N’oublions pas nos frères et sœurs de Terre Sainte !

Une rencontre estivale sur le thème de la paix qui commence en chacun de nous
3 août 2026

Retourner dans les Lieux saints de la foi est d’abord une grâce à désirer, un pèlerinage à vouloir réaliser sans plus attendre, par amour pour les pierres vivantes de l’Église Mère de Jérusalem. Nos frères et sœurs de Terre Sainte souffrent de l’absence des pèlerins et notre solidarité à leur égard est un devoir urgent. Leur joie de nous accueillir est indescriptible et ils ont un trésor à nous offrir.

Dix jours au cœur de l’Église Mère de Jérusalem

Nous avions décidé, mon épouse Fatima et moi, de passer dix jours de vacances à Jérusalem cet été, en solidarité avec nos frères et sœurs de Terre Sainte, éprouvés après trois ans de guerre et confrontés à l’isolement notamment en raison de l’absence des pèlerins. Quand nous sommes partis pour la Terre Sainte, le Pape Léon XIV, lors de l’Angélus du 16 août, venait de demander que cessent les violences répétées contre la population civile palestinienne en Cisjordanie, lançant un appel pressant à la communauté internationale pour que la solution à deux États progresse, en vue d’une paix juste et durable.

Lors de notre atterrissage à l’aéroport de Tel Aviv, au petit matin du 20 août, un employé qui finissait son service, touché par les médailles mariales que nous portions au cou, s’est proposé de nous guider jusqu’à Jérusalem, payant lui-même les billets de train. Arabe chrétien âgé d’une petite trentaine d’années, vivant dans la Cité sainte, Sami voulait ainsi manifester sa joie, au nom de nos frères et sœurs de l’Église locale, d’accueillir des personnes venues par amour de la Terre Sainte et de tous ses habitants. Nous sommes arrivés au Patriarcat latin, reçus fraternellement, heureux de pouvoir partager pendant quelques jours la vie de la communauté, aux côtés de ses responsables chargés de coordonner l’activité de près de 500 prêtres au service d’environ 160 000 fidèles. Le Patriarche Pierbattista Pizzaballa et le Vicaire patriarcal pour Jérusalem et la Palestine, Mgr William Shomali, font règner un véritable esprit de famille dans la maison du diocèse de Jérusalem où les membres de l’Ordre du Saint-Sépulcre et leurs amis se sentent pleinement chez eux. Il est vrai que le Patriarche est aussi le Grand Prieur de l’Ordre.

Notre ami Mgr Giacinto-Boulos Marcuzzo, évêque titulaire d’Emmaüs et Vicaire patriarcal émérite, proposa généreusement de nous accompagner en voiture durant le séjour, à la fois dans les Lieux saints les plus significatifs et à la rencontre des « pierres vivantes » que sont les catholiques de cette terre, souvent aux prises avec de grandes difficultés. Avec lui comme guide spirituel nous avons sillonné la région, allant par exemple prier auprès de la tombe de Lazare à Béthanie, ou encore sur les hauteurs d’Abou Gosh, lieu biblique où était conservée l’Arche d’alliance avant son installation par David à Jérusalem, et aussi au cœur des collines de Judée, à Ain Karim, où la Vierge Marie chanta le Magnificat en rencontrant sa cousine Elisabeth avant la naissance en ce lieu du prophète Jean-Baptiste, le Précurseur. Notre pèlerinage a été marqué par de multiples étapes, au cours desquelles les personnes rencontrées semblaient incarner le charisme de lieux. Je repense en particulier au sanctuaire de l’Eleona, « l’Oliveraie », près de la grotte où le Christ a appris le Notre Père à ses disciples, lieu béni animé par des religieuses carmélites qui portent le monde entier dans leur prière depuis leur monastère, perché sur le mont des Oliviers.

Lors des repas au Patriarcat nous échangions chaque jour sur la situation actuelle préoccupante et les propos remplis d’espérance des uns et des autres, inspirés par leur vie spirituelle intense, nous ont profondément édifiés. Comment en effet garder son calme devant les déclarations du grand rabbin d’Israël, David Yosef, niant l’existence des Palestiniens, et affirmant qu’ils n’ont jamais été une nation ? Lors d’un événement organisé à Jérusalem-Ouest, le jour de notre arrivée, une des plus hautes autorités religieuses du monde juif venait ainsi tranquillement d’appeler à la destruction de Gaza et à la colonisation totale de la Cisjordanie occupée… Quelques jours plus tard, l’agresseur d’une religieuse française à Jérusalem était acquitté pour irresponsabilité pénale en raison de son état mental, tandis que le même jour sur le Mont Sion, près du Cénacle et de la maison de Marie, mon épouse et moi recevions des crachats de la part d’un juif orthodoxe qui n’appréciait pas de voir nos médailles de baptême… Un grand combat spirituel est évidemment engagé, sur les lieux de la Rédemption, mais – si l’on tient compte des leçons de l’histoire – les suprémacistes qui propagent la haine de ceux qui sont différents ne risquent-ils pas de provoquer à terme leur propre destruction ?

Dans cette ambiance tendue, Mgr Michel Sabbah, Patriarche émérite, homme de Dieu aimé de tous, nous confia : « La résurrection doit demeurer notre style de vie, sans nous laisser assombrir par le mal, éclairés que nous sommes de l’intérieur par l’amour du Christ ». Dans sa résidence, au pied du mont des Oliviers, chez les sœurs brigittines, il nous répéta les mots de Jésus dans l’Evangile, « Sois sans crainte, petit troupeau » (Lc 12, 32), soulignant qu’à ses yeux l’Église en Terre Sainte affronte les persécutions comme aux temps apostoliques et dans la même confiance en la puissance de Dieu, gage d’éternelle fécondité.

Les propos du Patriarche émérite, rayonnant de paix et de sagesse, résonnaient avec les mots du cardinal Pizzaballa, commentant les textes bibliques sur la femme et le dragon à l’occasion de la fête de l’Assomption, le 15 août à Taybeh : quelle que soit la puissance apparente du mal, son pouvoir n’est pas absolu. « Nous devons apprendre de la Vierge Marie à garder nos cœurs, car si nos cœurs sont contaminés, le “dragon” a gagné », disait-il, en écho indirect à l’apôtre saint Paul qui préconise dans ses écrits de ne pas donner accès au diable (Ep 4, 27). « Nous voulons rester une communauté qui donne naissance à la vie, sans renoncer ni abandonner nos droits. Alors, soyez courageux. N’ayez pas peur », lançait le Patriarche à cette paroisse assiégée par les colons juifs, dans le dernier village entièrement chrétien.

Si nous sommes hélas habitués aux crises que traverse régulièrement la Terre Sainte, nous nous sommes demandé durant ce voyage si cette fois la crise n’a pas un caractère irréversible. Le Mur de séparation est comme un serpent qui étouffe peu à peu les habitants palestiniens. Bougeant sans cesse, au gré des terrains à englober, il fait près de 800 km alors que la frontière entre Israël et la Cisjordanie est de moins de 400 km. À cause du Mur et des checkpoints, pour aller de Bethléem, au sud de Jérusalem, à Ramallah, la capitale provisoire de l’État de Palestine au nord de la Ville sainte, il faut rouler pendant 70 km alors que la distance à parcourir est de moins de 30 km. Les travailleurs palestiniens sont découragés par des trajets aux horaires inhumains et les autres sont au chômage car ils n’ont plus de permis pour circuler et exercer un emploi en Israël, étant remplacés par des étrangers, ressortissants indiens ou philippins en particulier.

Les écoles catholiques de Jérusalem ne savent pas comment elles vont pouvoir continuer à fonctionner car un permis est désormais nécessaire aux professeurs palestiniens qui viennent travailler chaque jour depuis la Cisjordanie toute proche. Un de ces professeurs nous révéla que 200 familles chrétiennes ont déjà quitté le pays depuis le 7 octobre 2023, épuisées par l’agressivité des colons et les humiliations, démoralisées par les coupures d’eau savamment orchestrées, le manque de nourriture, l’impossibilité de payer les frais d’école de leurs enfants et l’absence de perspectives. Ces familles sont pour la plupart formées de descendants de Palestiniens chassés des 500 villages détruits par les milices sionistes en 1948 et réfugiés en Cisjordanie, comme les villageois d’Ain Karim, la fameuse patrie du Précurseur autrefois peuplée de chrétiens arabes et maintenant habitée principalement par des familles juives.

Nous avons constaté qu’une véritable stratégie de l’étouffement est à l’œuvre à Jérusalem-Est et en Cisjordanie occupée, pendant que le monde s’inquiète à juste titre du sort de la population martyre de Gaza. Les 8000 chrétiens qui vivent à Jérusalem, dont 4000 catholiques latins, généralement pauvres, ne rêvent que d’émigrer, et si cela continue la Ville sainte sera vidée de leur présence dans une quinzaine d’années, nous a-t-on expliqué.

Est-il définitivement impossible de faire vivre ensemble environ sept millions de Juifs et sept millions de Palestiniens sur le même territoire situé entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée ? La veille de notre départ, vendredi 28 août, en descendant de nouveau prier dans la basilique du Saint-Sépulcre avec les frères franciscains aux intentions de nombreuses personnes, nous avons croisé avec émotion et respect des musulmans qui revenaient de la prière sur l’Esplanade des mosquées et des juifs qui allaient prier au Kotel, ou Mur des Lamentions : ce « maillage » des croyants tournés vers le Dieu unique confirmait en nous la certitude de la vocation universelle de Jérusalem, patrimoine de toute l’humanité. Une mystérieuse espérance demeure bien vivante dans les cœurs en Terre Sainte, qu’il nous appartient d’entretenir par nos visites et notre amitié, comme une petite flamme capable d’illuminer les ténèbres de l’histoire.

François Vayne, le 1er septembre 2026

 

 

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