La beauté majestueuse du Sahara touche notre cœur et son étendue infinie nous interroge sur la transcendance

Entretien pour KTO Radio, réalisé par Cyprien Viet, de l’agence I.Media
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Entretien avec Mgr Diego Sarrió Cucarella, évêque de Laghouat en Algérie

. Mgr Diego Sarrió, vous êtes évêque dans le Sahara algérien, chargé de l’un des quatre diocèses du pays de saint Augustin. Quelles conclusions tirez-vous de cette visite papale, non seulement par rapport à l’Église en Algérie mais aussi par rapport à l’Église en Afrique subsaharienne?

La visite du Saint-Père en Algérie a été, avant tout, une grâce — une grâce discrète, mais profonde. Pour l’Église en Algérie, elle a constitué une confirmation très forte de notre manière de vivre l’Évangile : une présence humble, faite de relations, de proximité et de service quotidien. Dans un contexte où nous sommes peu nombreux et peu visibles, cette visite nous a rappelé que cette manière d’être Église n’est ni marginale ni secondaire, mais pleinement évangélique. Elle nous a confortés dans notre vocation à être une Église de la rencontre.

Au-delà de l’Algérie, je crois que cette visite porte aussi un message pour l’Église en Afrique subsaharienne. Dans des contextes parfois très différents, où l’Église peut être plus visible et structurée, elle rappelle que la fécondité évangélique ne dépend pas d’abord des moyens ou du nombre, mais de la qualité de la présence, de la profondeur des relations et de la capacité à vivre une fraternité concrète. Elle invite toute l’Église à redécouvrir que l’annonce de l’Évangile passe d’abord par une manière d’être avec les autres.

. Votre diocèse abrite la tombe de saint Charles de Foucauld, près d’une église, à El Goléa. Selon vous, la visite du Pape en Algérie va-t-elle susciter plus d’intérêt pour organiser des pèlerinages dans ce pays, et comment pensez-vous organiser l’accueil spirituel dans le sanctuaire foucauldien dont vous avez la garde ?

La présence de la tombe de saint Charles de Foucauld à El Meniaa (nom aujourd’hui privilégié pour l’ancien El Goléa) est pour nous un don très précieux. Elle s’inscrit profondément dans la vocation spirituelle de notre diocèse : une présence priante, fraternelle et discrète au cœur du désert.

Mais l’itinéraire de Foucauld dans le Sahara ne se limite pas à ce lieu. D’autres espaces, également situés dans le diocèse, permettent d’entrer dans son expérience : Béni Abbès, où il a fondé sa première fraternité saharienne ; Tamanrasset, où il a partagé la vie du peuple touareg ; et l’Assekrem, lieu de silence et d’élévation, au cœur du massif du Hoggar. Chacun de ces lieux porte, à sa manière, la trace d’un chemin de dépouillement, de prière et de fraternité universelle.

Il est possible que la visite du Pape suscite un regain d’intérêt pour la figure de Foucauld et, par conséquent, pour des formes de pèlerinage. Mais il me semble important de préciser que, dans notre contexte, il ne s’agit pas tant de développer un tourisme religieux que d’accueillir des personnes dans une démarche spirituelle authentique, en cohérence avec l’esprit même de Foucauld.

Concrètement, cela signifie proposer un accueil simple et fraternel, marqué par le silence et la contemplation. Comme l’a dit le Pape lui-même, la beauté majestueuse du Sahara touche notre cœur et son étendue infinie nous interroge sur la transcendance.

Nous veillons donc à accompagner les visiteurs dans cette perspective, en les aidant à entrer dans cette spiritualité du désert : une spiritualité de dépouillement, d’écoute de Dieu et d’ouverture à la fraternité universelle.

. Certains critiquent l’Algérie par rapport aux droits de la minorité chrétienne, alors que le voyage du Pape a prouvé la grande estime dont l’Église catholique bénéficie de la part des Algériens. Pouvez-vous décrire la vie de la communauté catholique dans votre diocèse en lien avec les musulmans, et dire quelle est votre espérance pour l’avenir du dialogue islamo-chrétien ?

La vie de la communauté catholique dans notre diocèse est marquée par la discrétion et la diversité. Nous sommes peu nombreux, souvent dispersés, et en grande partie composés d’étrangers — étudiants, travailleurs, migrants — auxquels s’ajoutent quelques chrétiens algériens. Mais au-delà des chiffres, ce qui caractérise notre vie, c’est la qualité des relations.

Le dialogue avec les musulmans ne se vit pas principalement à travers des structures formelles, mais dans la vie quotidienne : relations de voisinage, amitiés, moments partagés, hospitalité réciproque. C’est ce que nous appelons le « dialogue de la vie ». Il est réel, même s’il demeure discret, et repose sur la confiance et le respect mutuel, patiemment construits au fil du temps.

Il est vrai que notre contexte comporte aussi des limites, notamment d’ordre administratif, qui peuvent parfois être perçues de l’extérieur comme des restrictions. Nous pouvons espérer que la visite du Pape Léon XIV contribuera, dans un climat de confiance renouvelée, à faciliter certaines évolutions et à encourager une compréhension toujours plus juste de la réalité de notre présence.

Quant à l’avenir, mon espérance est simple mais profonde : que le dialogue, compris comme une attitude de vie ouverte à l’accueil de la différence, continue de s’enraciner dans la vie concrète des communautés, dans la rencontre des personnes, et qu’il puisse s’élargir progressivement. La visite du Pape a contribué à renforcer un climat de respect et à ouvrir des espaces de confiance en Algérie. Si cela permet, même modestement, de grandir dans une fraternité réelle entre croyants de différentes traditions, ce sera déjà un fruit très précieux.

. La Vierge Marie, très présente dans l’Église d’Algérie et profondément aimée aussi par les musulmans, notamment à travers des lieux comme Notre-Dame d’Afrique à Alger et Santa Cruz à Oran, occupe une place particulière dans la vie chrétienne. Quelle est sa place dans votre diocèse saharien, comment y est-elle vénérée, et que représente-t-elle pour vous comme pasteur ? Quelle expérience spirituelle faites-vous, dans votre communauté, de la prière du Rosaire ?

Dans notre diocèse du Sahara algérien, nous n’avons pas de sanctuaire marial de grande renommée, mais nous avons une petite église à Hassi Messaoud dédiée à Notre-Dame des Sables — une appellation dont je ne connais qu’une autre occurrence dans le monde, l’église paroissiale de Berck, dans le diocèse d’Arras.

Construite en 1959 à Hassi Messaoud pour les travailleurs chrétiens aux débuts de l’industrie pétrolière au Sahara, cette église demeure aujourd’hui un signe humble mais éloquent de la présence de Marie au cœur du désert.

Marie est bien sûr présente dans la prière quotidienne de nos communautés. La prière du Rosaire, en particulier, garde toute sa place, souvent vécue dans la simplicité de petits groupes, comme une prière contemplative qui nous aide à porter devant Dieu la vie du monde qui nous entoure.

Comme pasteur, je vois en elle une figure qui nous fait grandir dans la confiance et la durée. Elle nous apprend que la fécondité de Dieu passe souvent par des chemins cachés, et que c’est dans la fidélité quotidienne que se construit, peu à peu, le Royaume de Dieu.

En tant que Père Blanc, j’entretiens aussi un lien particulier avec Notre-Dame d’Afrique, sous la protection de laquelle le cardinal Charles Lavigerie a placé notre Société. Cette dimension fait partie de notre héritage spirituel. D’ailleurs, l’une de mes petites frustrations depuis que je suis devenu évêque est d’avoir moins souvent l’occasion de porter le grand rosaire de 150 grains, qui fait partie de l’habit des Pères Blancs et exprime très concrètement cette confiance filiale envers Marie.

. Pensez-vous également que Marie joue un rôle dans le dialogue islamo-chrétien au service de la paix, et quelle expérience spirituelle faites-vous, dans votre communauté, de la prière du Rosaire ?

Marie occupe en effet une place particulière dans le contexte du dialogue avec les musulmans, pour qui elle est également une figure respectée et aimée. Elle constitue, d’une certaine manière, un point de rencontre spirituel, un espace de proximité silencieuse, qui n’est jamais instrumentalisé mais simplement accueilli comme un don.

À cet égard, les paroles du pape Léon XIV à la basilique de Notre-Dame d’Afrique ont été particulièrement marquantes. Il a rappelé que ce lieu, où 9 visiteurs sur 10 sont des musulmans, est « symbole d’une Église faite de pierres vivantes où, sous le manteau de Notre-Dame d’Afrique, la communion entre chrétiens et musulmans se construit. Ici, l’amour maternel de Lalla Meryem rassemble tout le monde comme des enfants, chacun riche de sa diversité, unis par la même aspiration à la dignité, à l’amour, à la justice et à la paix. Des enfants désireux de marcher ensemble, de vivre, de prier, de travailler et de rêver, car la foi n’isole pas mais ouvre, unit sans confondre, rapproche sans uniformiser et fait grandir une véritable fraternité ».

Propos recueillis par François Vayne 

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