

« Dans la joie pascale, les 13 et 14 avril, le Pape vient rencontrer tout le peuple algérien, dont l’écrasante majorité est musulmane », dit le cardinal Jean-Paul Vesco, archevêque d’Alger, soulignant que tel était le désir du défunt pape François, « pour qui l’ouverture aux autres était fondamentale ». Le cardinal Vesco rappelle que les premiers mots de Léon XIV le jour de son élection ont été « Que la paix soit avec vous tous ! ». Ce sera l’axe du déplacement en Algérie, « comme une salutation de paix envers les périphéries mais à la manière algérienne : Al salam aleykoum ! ». « En somme, un peuple musulman qui accueille un frère chrétien », explique l’archevêque, soulignant que « la Vierge Marie, tant aimée dans l’islam, guidera cette visite historique sur les pas de notre père saint Augustin, dit le Docteur de l’Amour ».
L’Église universelle regardera bientôt vers ce territoire de l’Afrique du Nord, constitué de quatre diocèses : Alger, la capitale, Oran, près du Maroc, Constantine, vers la Tunisie, et Laghouat pour le Sahara. Environ 1 ‰ de la population est chrétienne, considère-t-on généralement, mais il n’existe aucune statistique officielle. L’Église est constituée de migrants irréguliers, d’étudiants africains subsahariens boursiers, de quelques travailleurs expatriés et de personnes du pays qui cherchent à connaître le christianisme comme des « amis de saint Augustin », dans le parfait respect de la religion musulmane massivement majoritaire.
Les catholiques subsahariens forment en effet les trois-quarts de la communauté catholique, forte d’environ 6000 fidèles, venant de l’Ouganda, du Zimbabwe, de Tanzanie, et le Burkina Faso est très représenté dans le clergé ainsi que parmi les religieux et religieuses. L’Eglise catholique en Algérie est donc pleinement africaine : elle n’a plus de lien avec le colonisateur français. Cela explique le circuit du voyage pontifical au Cameroun, en Angola et en Guinée Équatoriale : « l’homme-pont » fera le lien entre les deux rives du désert du Sahara.
Une dizaine de jour après Pâques et le Ramadan terminé, le Saint-Père commencera par rencontrer le président de la République algérienne Abdelmadjid Tebboune et “les corps constitués”, puis la communauté chrétienne dans la basilique Notre-Dame d’Afrique – dont le recteur est du Ghana – pour une célébration à tonalité mariale. Comme Notre-Dame de Santa Cruz à Oran, ce sanctuaire de la capitale algérienne datant de 1872, situé sur les hauteurs d’Alger, est très fréquenté par la population musulmane qui vénère Marie, la seule femme citée par son nom dans le Coran, que l’islam considère vierge et mère, choisie par Dieu pour enfanter le prophète Isa, Jésus.
Dans ce sanctuaire marial, selon les organisateurs le Pape devrait évoquer le mystère de la rencontre évangélique de Marie et Élisabeth, longuement médité par le bienheureux Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhirine, un des dix-neuf martyrs d’Algérie béatifiés sous le pontificat du pape François, le 8 décembre 2018. Il cherchait dans cette scène de la Visitation à comprendre la relation de l’Église avec l’islam, du chrétien avec le musulman. Dans le style marial de son prédécesseur, lui aussi très attaché à ce mystère, Léon XIV donnera probablement en exemple Celle qui, pleine de l’Esprit Saint, se met en route vers sa parente, montrant comment dans ce court voyage se cache le mystère de l’Église en Algérie : il ne s’agit pas de domination, mais de présence bienveillante ; non de pouvoir, mais de la possibilité de servir ; non du bruit des déclarations, mais du témoignage simple et joyeux d’une vie en Dieu.
Cette petite Église montre que le Royaume de Dieu grandit dans les relations, dans le quotidien, dans la simplicité, dans le silence. Le Saint-Père en appellera sans doute aussi à ceux qui exercent des responsabilités – « Frère, reconnais dans l’autre ton frère ! », pourrait-il lancer, avec des accents prophétiques.
À Notre-Dame d’Afrique il se rendra à la chapelle des dix-neuf bienheureux martyrs qui commémore les religieuses et prêtres catholiques – dont les moines de Tibhirine – assassinés il y a trente ans, entre 1994 et 1996. Ce lieu de recueillement honore leur mémoire grâce à dix-neuf plaques de faïence bleue. « Le message de nos martyrs, c’est que des chrétiens ont été tués avec les musulmans, avant d’être tués par des musulmans… Cent imams ont aussi été assassinés à l’époque », tient à préciser encore le cardinal Jean-Paul Vesco.
L’apostolat des 19 martyrs, l’évêque Pierre Claverie et ses compagnons, était celui de la bonté. En effet, pendant la guerre civile algérienne, dans les années 90, ils n’avaient pas voulu lâcher la main de leurs voisins musulmans qui souffraient et ils ont perdu la vie comme des milliers de personnes à la même époque : entre 60 000 et 200 000 personnes sont mortes durant la décennie noire, de 1992 à 2002.
« Je pense que dans leur sang mêlé à celui des Algériens ils ont été artisans de paix, rachetant d’une certaine manière beaucoup de crimes commis durant la colonisation et faisant naître de leur sacrifice une véritable Eglise algérienne, libérée de ses liens avec le pays d’Europe colonisateur. Grâce à eux le trésor de l’Eglise en Algérie a pu être partagé au monde ! », confie Mansour El Marsa, un journaliste natif d’Algérie, bon connaisseur de la réalité locale.
« Le message de ces martyrs c’est l’amitié avec les Algériens. Cette amitié, saint Charles de Foucauld a voulu la vivre et il était leur modèle. N’oublions pas qu’il s’est converti dans l’église Saint-Augustin à Paris et que son programme a été celui de l’évêque d’Hippone, Père de l’Église et Docteur de l’Amour : « Pour nous vivre c’est aimer ». Sa canonisation en 2022 a d’ailleurs été acceptée par les Algériens même s’il a longtemps été vu comme un espion de la colonisation », note également El Marsa. Le journaliste ajoute encore : « A l’image de ces hommes et de ces femmes, l’Église en Algérie est une Église qui sort d’elle-même pour aller vers l’autre, qui s’inspire de l’épisode évangélique de la Visitation. Ce n’est pas une Eglise du silence mais une Eglise de la rencontre, selon l’expression de mon ami le bienheureux martyr Pierre Claverie, évêque d’Oran ».
Le deuxième jour de son séjour en Algérie, Léon XIV ira à Annaba, dans le diocèse dont saint-Augustin fût évêque il y a environ 1600 ans. Il visitera le sanctuaire qui lui est dédié, sur la colline d’Hippone où est vénérée une relique, un bras, du grand Docteur de l’Église qui ne cessa de montrer le chemin de la fraternité en Dieu. Le recteur kenyan de la basilique vient d’ailleurs de publier un livre sur l’amitié augustinienne. Comme prieur général de l’Ordre de Saint Augustin, Prevost avait participé au colloque sur saint Augustin à Souk Ahras, près d’Annaba, en 2001, puis il était revenu lors de la restauration de la basilique Saint-Augustin à Hippone en 2013.
Les citoyens algériens s’en souviennent et surtout ils n’ont pas oublié qu’une fois élu pape Léon XIV s’est présenté au monde, le 8 mai dernier, au balcon de la basilique Saint-Pierre, comme « un fils de saint Augustin ». Cette expression a donné lieu à des interprétations sur les réseaux sociaux en Algérie qui l’ont présenté comme descendant d’un immigré algérien au Canada, ce qui a favorisé la sympathie du peuple à son égard.
Environ 98% des visiteurs de la basilique Saint-Augustin d’Hippone sont des musulmans. Ils y manifestent un intérêt culturel. Elle fait partie du patrimoine algérien. C’est la seule église du diocèse de Constantine, où le culte est habituellement célébré dans des salles aménagées, la cathédrale elle-même étant dans un sous-sol de 80 mètres carrés. L’équipe pastorale du sanctuaire est formée de religieux de l’Ordre de Saint Augustin africains, du Kenya, du Sud Soudan et du Nigéria.
Le Pape Léon XIV va ainsi mettre en lumière en saint Augustin un témoin de l’amitié qui a inspiré non seulement Charles de Foucauld et les 19 martyrs d’Algérie mais qui demeure plus que jamais une source pour les quatre diocèses d’Algérie et pour toute l’Afrique, continent où augmente le plus rapidement le nombre de baptisés.
François Vayne